13 juin 2008

2008.06.13 - Bilan du débat sur « Attache-moi », amour ou domination ?

Pour un vendredi 13, cette projection ne s’est pas passée comme nous l’avions prévue. C’est le moins que l’on puisse dire. En effet, après plusieurs essais, des problèmes techniques multiples nous ont contraints à annuler la projection et à nous recentrer sur le débat suivant que deux femmes de la Toison Rouge ont introduit: Amour ou reproduction des rôles de domination ?
Les treize personnes présentes, dont onze avait déjà visionné le film de Pedro Almodovar, « Attache-moi », ont donc débattu de cette question. Le nombre de participantEs étant modeste, les personnes ont pu s’exprimer librement, calmement, sans qu’une distribution de la parole s’impose. Assez rapidement, le débat s’est centré sur la question de la domination dans les domaines publiques et privés et particulièrement sur les violences conjugales. Le caractère culturel et foncièrement sociétal de cette problématique fut souligné et l’idée de prendre exemple sur les pays nordiques, plus aux pointes qu’en France sur la lutte contre les inégalités hommes/femmes, fut abordée. Quelques personnes relatèrent, à titre d’exemple, des anecdotes où elles furent victimes du système patriarcal phallocentrique…
Le débat s’acheva vers mi-nuit, marquant la complexité du problème de la domination, notamment dans la sphère intime, et laissant chacunE à ses réflexions, sur une sortie possible d’un système social oppressif. Au final, c’est sans doute grâce aux multiples défaillances techniques du lecteur dvd et au petit nombre de personnes présentes, que ce débat, d’une certaine profondeur analytique et avec un réel échange entre les participantEs, put avoir lieu.

Introduction au débat :

La Toison Rouge présente ce soir un débat sur le film de Pedro Almodovar, « Attache-moi », sorti en 1991. Ce film raconte l’histoire de Ricki, 23 ans, qui vient d’être libéré d’un hôpital psychiatrique. Ricky, désireux de fonder une famille, jette son dévolu sur Marina, star du porno, avec qui il avait fait l’amour autrefois. Marina le rejette. Alors, il la séquestre sans plus de ménagement. Attachée à son propre lit, la jeune femme écoute Ricky parler de leur avenir.

Si nous avons décidé de prendre ce film pour support ce soir, c’est parce que l’on peut en faire plusieurs lectures ou analyses.
C’est un film qui parle d’une histoire d’amour passionnelle, tumultueuse, folle, inconditionnelle. Cet amour s’exprimera en dehors des carcans, des normes dominantes, des idées bien-pensantes.
Ce film, anthropologiquement, revisite la symbolique de l’attachement. La corde comme symbole de l’amour, ne dit-on pas la corde au cou ?, est ici réutilisée par Almodovar.
Dans une posture plus psychanalytique, l’amour que Marina confère à son agresseur après avoir été séquestrée peut-être envisagée comme une illustration, une manifestation du syndrome de Stockholm.

Par ailleurs, dans le film « Attache-moi », Ricky est aussi un homme qui recrée de force une structure familiale traditionnelle auprès d’une femme indépendante, libre. D’un point de vue sociologique et féministe, on peut se demander si Ricky ne tente pas de s’approprier Marine à des fins reproductives (sous entendu reproduction de l’espèce et du système patriarcal phallocentrique dominant). Ainsi, Ricky dans le film « Attache-moi » perpétue ouvertement les rôles traditionnels de domination à travers l’usage de la violence physique (coup de tête, de poing, séquestration…) et psychologique (Ricky profère à Marina des menaces « si tu tentes de t’en aller, je te tue, je nous tue tous les deux », etc.).

Guillaume Carnino, dans son ouvrage « pour en finir avec le sexisme », donna une explication sociologique, du fantasme de viol qui peut expliquer le « désir de bourreau » qui survient ensuite à Marina :

« Le premier baiser est, dans toutes ces scènes, imposé par l’homme, au corps défendant de l’héroïne, et comme tel, souvent dénoncé comme légitimation du viol. (…) L’ambivalence ainsi manifestée est celle que l’on retrouve dans le fantasme de viol., dont le baiser, pris de force est une de ses figures.  Ambivalence qui autorise la femme à se poser comme extérieure, à n’avoir pas à assumer son désir, voire à pouvoir s’en indigner.. C’est à l’homme qu’il revient de le prendre en charge. » (CARNINO, G., Pour en finir avec le sexisme, Éditions l’Échappée, Paris, 2005, pp. 42-43.)

Si la sexualité masculine se construit dans l’objectivation et la domination, la sexualité féminine est formatée sur le mode de la dénégation et de la passivité. Bourdieu parle de la jouissance masculine comme « jouissance de la jouissance féminine, du pouvoir de faire jouir ». Il s’agit alors de la pure expression d’une volonté de pouvoir où l’orgasme féminin viendrait se conformer à la vision qu’ont les hommes de la sexualité. Il attesterait de leur virilité dans cette représentation à peine plus élaborée de la soumission. D’où, d’ailleurs, les orgasmes simulés : représentations parfaites de ce jeu de pouvoir et de domination.


Michel Bozon rend compte des attentes différenciées qui préfigurent le premier rapport sexuel. 61 % des filles déclarent l’avoir entrepris par amour ou tendresse, contre seulement 38 % des garçons. La majorité d’entre-eux (59%) déclarent plutôt l’avoir fait pour découvrir une nouvelle expérience ou assouvir un désir.

L’étude d’Annick Houel sur les constructions féminines mises en œuvre dans la littérature dite « rose » (les romans Harlequin) abonde dans ce sens. Cette importante maison d’édition canadienne publie quarante-sept titres par mois, quinze millions de volumes par an et couvre quatre-vingt-dix pays. Ces romans, dévorés par trois millions de lectrices en France, sont construits sur des modèles récurrents. : l’héroïne rencontre (souvent fortuitement) un homme viril, s’ensuit alors une confrontation polémique, puis un jeu de séduction et enfin la révélation de l’amour qui se clôt par le mariage (happy end dans 100% des cas : une exigence de la maison).
L’analyse de Houel est éclairante : le désir féminin y est systématiquement présenté comme non assumé, voire inconscient et doit être forcé par les étalons peuplant les pages des histoires.
Voici un extrait présenté par Houel de l’un de ces romans. « Douces et lestes, les mains de Juan glissèrent sur sa gorge jusque derrière sa nuque. Elle le repoussa mais il enroula ses cheveux entre ses doigts, la fit lentement basculer en arrière et pressa sa bouche contre la sienne. Bouleversée, Rosie se sentit aussi démunie qu’un oiseau dans la tourmente. Il la caressait avec une tendresse infinie. Elle appuya les mains sur ses épaules mais il interpréta son geste comme un jeu et la serra plus étroitement contre lui. ‘Je vous en supplie, nous nous connaissons à peine’, balbutia-t-elle. Désespérée, elle réalisait à quel point son corps frémissant sous les baisers de Juan révélait des sentiments contradictoires. »

De ces réflexions, il résulte des questionnements philosophiques et humanistes.
L’amour n’est-il pas le fait de s’enchaîner à l’autre, comme d’autres s’aliènent au travail ? N’est-ce pas cela que l’on nomme, la servitude volontaire ? L’amour peut-il exister dans la domination ? L’amour n’est-il pas que reproduction des rôles de domination ? L’amour est-il un fantasme ? Le fantasme de domination peut-il créer l’amour ?