25 avril 2009

2009.04.25 Soirée sur le féminisme pro-sexe

Le 25 avril 2009, la Toison Rouge a organisé  une soirée débat sur le féminisme pro-sexe, autour du film Une vraie jeune fille, de Catherine Breillat.
Voici le texte qui a été utilisé en introduction de la soirée :

Féminisme pro sexe
par Raphaël Naczyk et Guy Verstraeten

De plateaux de télévision en défilés de mode, le « X » transpire par tous les pores de la société du spectacle. La marque de vêtements Shaï déshabille ses modèles dans des clips hétéros, homos et lesbiens qui « vont jusqu'au bout ». L'imaginaire pornographique fait partie de nos références culturelles. À tort ou à raison.

Or, depuis quelques années, alors que ce domaine était presque exclusivement orchestré par des hommes, il est repris à leur compte - avec succès auprès du public - par des femmes. Catherine Breillat, Catherine Millet, Virginie Despentes, pour ne citer que les plus connues, flirtent plus ou moins avec la pornographie et parlent cul. Cru. À bas le suggestif, l'érotisme, les sérénades sous les fenêtres. Elles veulent tout dire, tout faire, tout montrer. Comme les hommes. La pornographie est-elle la dernière conquête féministe ?

Auteur de « XXX : A woman's right to pornography », Wendy McElroy prône un féminisme individualiste (qui défend les femmes selon le principe de la liberté individuelle de chacun) et tisse un rapport étroit entre le féminisme et la pornographie. Dans ce texte, elle soutient que la pornographie est possible, personnellement et politiquement pour les femmes. Elle accuse aussi le féminisme puritain de détruire la liberté des femmes à disposer de leur corps et de leur sexe comme elles l'entendent, et d'imposer une idéologie sexuellement correcte dissimulée derrière de fausses préoccupations de bien et de justice. Ce courant « sexuellement incorrect » porte un nom. Il s'agit du féminisme pro sexe. Son principe : que les femmes s'assument en tant que femmes, jusque dans leur sexualité, plutôt que d'essayer d'imiter les hommes. Ce n'est donc pas un hasard si toutes ses grandes représentantes s'avèrent des « travailleuses du sexe ». Nina Hartley réalise des vidéos d'éducation sexuelle qui se veulent un outil de libération pour la femme. Candice Royale a monté « Femmes Productions », avec pour objectif de produire une pornographie égalitaire et non sexiste. Même volonté au Danemark, où le « Puzzy Power Manifesto », sorte de « Dogma » pour la branche X de Zentropa, la société de production de Lars Von Trier, s'engage à offrir un scénario crédible, une montée subtile du désir, à évacuer toute violence gratuite et scène forcée.

Un principe de vie

De ces bonnes résolutions naissent « Constance » en 1998, puis « Pink Prison » en 1999 et « HotMen CoolBoys » en 2000. Les critiques de l'époque y voient une révolution dans le monde du porno. Le dernier opus, « All About Anna », a été numéro un de vente de DVD tous genres confondus (de Disney au nanar sentimental), pendant plusieurs mois. En France, Ovidie, écrivain, réalisatrice et ex-comédienne de X tente de faire évoluer le féminisme grâce au porno. Et vice-versa. Il ne s'agit pas de mouvement à proprement parler. Le féminisme pro sexe est un principe de vie dans le sens où on considère que le corps de chaque femme lui appartient, qu'elle est la seule à pouvoir en disposer et décider ce qu'elle veut en faire, confie Ovidie. Au quotidien, cela signifie subir le moins d'influences possibles au niveau de la morale et des tabous. On ne doit pas se laisser parasiter par les discours environnants sur ce qu'est une femme ou ce qu'elle devrait être. Si une partie des actrices porno sont apparemment exploitées, il en existe beaucoup d'autres qui choisissent librement ce métier, y trouvent de la gratification et revendiquent le droit au respect. Il s'agit simplement pour elles d'une mise en pratique de la liberté de disposer de son corps. Ce qui m'a toujours consterné dans le féminisme, c'est qu'on nie que la femme soit un individu, précise Ovidie. Une femme n'a pas une sexualité, mais une multiplicité de possibilités. Même au sein de sa propre vie, une femme peut avoir des sexualités différentes ; il y a des phases, des situations, des cultures. Il n'existe pas de femme type, avec les mêmes revendications, avec la même sexualité, avec le même désir de vie. Les choses sont beaucoup plus complexes que ça.

Pas de femme type

L'instrumentalisation du corps, la caricature du désir féminin, l'irrespect de la « dignité humaine » s'ajoutent à la liste déjà longue des griefs féministes à l'égard de la domination masculine. Mais au fond, en quoi la pornographie dérange-t-elle vraiment ? À première vue, Ruwen Ogien, directeur de recherches au CNRS et auteur de l'essai « Penser la pornographie » (éd. PUF, 2003), ne se propose pas seulement de la définir mais aussi, écrit-il, d'examiner les prises de position politiques et morales autour de ce thème.

Sans condamnation ni apologie, le philosophe guide son raisonnement par l'axe de ce qu'il nomme « éthique minimale ». Cette éthique conduit en principe à une attitude de neutralité, mais n'empêche pas de répondre aux questions les plus embarrassantes. La pornographie a-t-elle contribué à un faux discours sur la sexualité féminine et au mépris des femmes en général ? Probablement beaucoup moins que toutes sortes d'autres choses, confie Ruwen Ogien, à commencer par les séries sentimentales à la télé et la publicité courante, supposée non pornographique, qui donne de la femme une image assez traditionnelle (dévouée, soumise, bonne mère, bonne ménagère...). En réalité, la pornographie contribue à une certaine libération du discours sur la sexualité féminine, dans la mesure précisément où, comme le souhaitaient les féministes elles-mêmes, elle nous oblige à réfléchir publiquement sur le sexe et la sexualité de la façon la plus directe qui soit, sans euphémismes.

Le féminisme a toujours été constitué par des affrontements. Ses lignes de clivage sont multiples. Le sociologue français Eric Fassin, auteur de nombreux essais sur la question, y voit un champ de bataille perpétuelle. D'un côté, certaines voient la sexualité comme le lieu par excellence de la domination, avec le viol ou le harcèlement sexuel. D'un autre, il est des féministes pour qui au contraire la sexualité est l'outil privilégié de la libération. Les premières accusent les secondes d'être aveugles à la violence ; les secondes, en se disant « pro sexe », dénoncent la pruderie des premières qui confondraient la politique et la morale.

Les questions sexuelles naguère perçues comme extra-politiques se retrouvent au coeur du débat. C'est ce que le sociologue appelle l'extension du domaine démocratique. Avec un double mouvement : politisation des questions sexuelles et sexualisation des questions politiques. Dans la sexualité, il y a non seulement la domination, mais aussi des capacités de résistance, voire des possibilités d'invention. L'alternative qui nous est proposée (soit la libération, soit la domination), ne me paraît donc pas satisfaisante.

Car, si le féminisme pro sexe fait du corps un lieu de pouvoir, l'occasion est donnée de repenser une alternative respectueuse et non moralisatrice aux expressions de la sexualité.

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Pro ou anti sexe ?

La liberté, c'est de pouvoir choisir celui dont on sera l'esclave, prétendait l'actrice Jeanne Moreau. Le débat autour du féminisme pro sexe se nourrit de cette ambiguïté. L'attitude féministe consiste-t-elle à refuser le rôle d'objet ou à pouvoir choisir de le devenir ?

Sur le devant de la scène féministe actuelle, des associations comme les Chiennes de garde ou La Meute, donnent le ton. À l'origine de ces mouvements, une femme, l'historienne Florence Montreynaud. Quand on lui parle du « féminisme pro sexe » elle commence par récuser le terme. Nous ne sommes pas « anti-sexe », précise-t-elle. Ces femmes pervertissent notre slogan historique « mon ventre est à moi ». Le paradoxe, c'est que pour la première fois, des femmes osent revendiquer avec fierté leur féminisme. Mais c'est moins par opposition à notre ennemi, l'exploitation machiste, qu'aux féministes traditionnelles. Leur discours prégnant sert la cause des gens qui ont le pouvoir et qui ont intérêt à nous diviser.

Le féminisme de Florence Montreynaud a largement choisi son camp. Batailles contre les insultes ou les publicités sexistes, lutte contre la prostitution et la pornographie, les occasions de monter au créneau contre l'avilissement de la femme ne manquent pas.

La femme, d'abord un être humain

Pour la vice-présidente du Conseil francophone des femmes, Marie-Noëlle Vroonen-Vaes, le support pornographique ne met pas en valeur la femme en tant qu'être humain, il met seulement en avant la femme comme enveloppe charnelle séductrice et objet des fantasmes masculins. La fondatrice des Chiennes de garde surenchérit . La pornographie elle-même, poursuit Florence Montreynaud, relève de l'érotisme masculin car les hommes sont plus sensibles aux stimuli visuels. Même le « porno féministe » ne peut se départir de l'ingérence machiste, expression du désir de l'homme, qui colonise notre imaginaire depuis des siècles. Il faudrait plus d'Ovidie, car elle n'est représentative que d'une minorité de femmes et d'un éventail réduit de ce que peut être le désir féminin.

Plus largement, les « travailleuses du sexe » qui assument et défendent leur profession, entrent dans la ligne de mire des féministes traditionnelles. Car si la sexualité monnayée apparaît à certaines comme une libération, elle revêt pour d'autres le manteau de l'asservissement. Selon Marie-Noëlle Vroonene-Vaes, quand une prostituée, par exemple, assume sa profession, elle oublie que vendre son corps est souvent la dernière solution pour survivre, sinon on ferait l'amour gratuitement pour le plaisir des partenaires. La prostitution ôte sa dignité à l'être humain et n'existe que parce que certains acceptent que le corps soit un simple objet de consommation et de sensations.

En Belgique, elles seraient entre dix et quinze mille à exercer des métiers liés au sexe. Parmi elles, beaucoup de femmes exploitées. Mais, comme l'affirmait récemment la juriste et chercheuse française Marcela Lacub, on entre alors dans le domaine de l'esclavage pur et simple. La fracture est donc fondamentale. Car en soutenant l'idée que les « travailleuses du sexe » qui défendent leur profession sont, consciemment ou non, manipulées par le système comme les esclaves l'étaient par leurs maîtres, on laisse peu de place à un débat contradictoire. Souvent, confie encore Florence Montreynaud, ces femmes m'agressent dans les débats télévisés, mais pleurent dans mes bras en coulisse, en me disant qu'elles aussi veulent trouver le prince charmant. Elles ne sont pas représentatives des femmes. Moi, j'essaie de parler pour une majorité qui n'a pas droit à la parole.

Le féminisme, aujourd'hui, est un kaléidoscope de revendications. Nous voulons que l'on respecte les femmes comme tout être humain, conclut Marie-Noëlle Vroonen-Vaes. Sur cela au moins, on peut parier que toutes les femmes seront d'accord.

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Parole de romancière


Caroline Lamarche, Prix Rossel en 1996 pour « Le jour du chien », a fait beaucoup de bruit avec son dernier roman « Carnets d'une soumise de province ». Un regard à point nommé sur la question du féminisme « pro sexe ».


Pensez-vous que féminisme et pornographie soient deux notions antinomiques ? Pas forcément. Ce qu'on entend par pornographie, du film porno au « porno chic » de la publicité, place souvent la femme en position d'objet. On peut haïr cette position, mais il faut reconnaître qu'elle existe et que certaines femmes aiment ça, je veux dire : en jouent, s'en servent pour tester leurs limites, celles de leurs partenaires ou pour observer, de cette place-là, les jeux de pouvoir qui régissent tout échange et s'en dégager.

Comment jugez-vous la démarche d'Ovidie ? Ovidie à l'âge d'être ma fille, mais ce qu'elle dit, je pourrais le dire aussi. Elle lève le voile sur les conditions de travail des « travailleuses du sexe », elle réclame un statut pour les films qu'elle défend, des budgets moins ridicules, de grands écrans, de vraies salles. Elle passe aussi à la réalisation, pour que les films pornos ne soient plus faits uniquement par des hommes pour des hommes. Autre chose en quoi se reconnaîtront beaucoup de femmes : Ovidie déplore qu'on la considère soit comme une intellectuelle soit comme une actrice/artiste du porno, et non comme un tout capable d'être ceci et cela. L'idée du porno féministe est une bonne nouvelle non seulement pour les « travailleuses du sexe » mais pour toutes les femmes. Car ce que nous dit Ovidie, ce que j'essaie, moi, d'écrire et de vivre, c'est que nous avons le droit, et l'envie, d'être ceci, cela et plus encore, bref, d'être multiples.

Dans « Carnets d'une soumise de province », vous présentez un couple où la femme qui semble soumise à première vue, détient en réalité les rennes du pouvoir. Cela va à contre sens du féminisme, non ? Non, mais dans un monde où il faut tout le temps être le premier, les gens refusent d'entendre ce discours. J'ai toujours été meilleure et plus influente en seconde qu'en première. Ça ne m'intéresse pas d'être première partout comme le revendiquent certaines femmes. J'aime travailler à la commande, entrer dans le désir des autres. C'est un jeu de pouvoir et celui qui a la position dominante n'a pas toujours le meilleur rôle. Dans les « carnets », je reprends un poncif du genre et je le détourne à ma manière, en me jouant de la notion, traditionnellement dévolue aux femmes, de « soumission ». C'est mon « féminisme » à moi, qui n'est pas très « politiquement correct », mais qui a touché des femmes, féministes, comme Arlette Farge ou Jacqueline Aubenas. Et c'est au départ de leurs réactions que j'ai commencé à m'intéresser, je l'avoue, au féminisme.

Comment décririez-vous « votre » féminisme ? Il serait à la fois « solitaire », et « solidaire » : cela consiste à lutter pour trouver sa place, le lieu unique qui vous est dévolu, à partir duquel vous pouvez parler et agir en votre nom... et c'est là que votre voix, parce qu'elle est unique, justement, interpelle, suscite des réactions, encourage certaines personnes à s'exprimer à leur tour, à se reconnaître, partiellement ou en grande partie, dans vos propos.

Raphaël Naczyk et Guy Verstraeten in Le soir, Victoire, 10 novembre 2006.

Posté par latoisonrouge à 14:13 - - Permalien [#]
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