10 mai 2009

2009 05 10 Bilan de l'atelier n°1 d'autodéfense féministe.

Le dimanche 10 mai 2009, la Toison Rouge a organisé un premier atelier d’autodéfense féministe.

Inspirée d’une expérience suédoise, É. a animé cet atelier qui a réuni 6 jeunes femmes, de 16 à 26 ans.
On regrettera le petit effectif qui n’a pas encouragé les participantes à prendre la parole et à partager leurs expériences ou réflexions sur le sujet. On regrettera également la forme trop académique de cet atelier, qui a d’ailleurs dérouté deux autres participantes qui s’attendaient à plus d’action (qui aura lieu lors du deuxième atelier !) et ont été déçues. Plusieurs échos positifs, en revanche, de la part de participantes qui ont testé dès le lendemain les exercices proposés pendant l'atelier (réappropriation de l'espace, utilisation de la voix de poitrine...) et ont constaté avec joie leur efficacité.
Mais c’est en forgeant qu’on devient forgeron, et c’est en s’entraînant qu’on devient efficace et motivante ! La date du 2ème atelier sera fixée prochainement.

Voici le compte-rendu de ce qui s’est dit lors de cette première séance.

Présentations :

En cercle : prénom, ce qu’on attend d’un cours d’autodéfense, ce qui nous a donné envie de venir.
Ces ateliers d’autodéfense consistent en deux séances d’1h30. La première porte sur la prévention des situations graves. La deuxième porte sur l’autodéfense féministe. Autant vous prévenir : on ne va pas devenir des ninjas en 3h. (Minidéception).

Le premier cours va surtout consister à poser les bases de l'autodéfense : la prévention des situations graves.
Le concept clé est "poser ses limites" : limites mentales, verbales, et physiques.

Pourquoi un cours d'autodéfense féministe ?

- Parce qu’il existe une violence et une domination structurelles : « structurelles » veut dire organisées par la société pour maintenir un ordre, une hiérarchie, dans laquelle le masculin est supérieur au féminin. La domination structurelle des femmes par les hommes s’appelle le patriarcat, et encourage les hommes à recourir à la violence pour asseoir leur domination, et les femmes à rester passives face à cette violence.

- Pour être moins vulnérable face à cette violence, pour savoir la reconnaître, l’éviter, la combattre, l’autodéfense féministe est utile.
L’objectif n’est pas de vous effrayer (rendez vous compte de tous ces dangers qui pourraient vous tomber dessus ! Le meilleur moyen de ne pas vous faire agresser, c’est d’éviter de sortir le soir, de passer par le parc, etc.) Cette séance vise à vous renforcer, à vous donner confiance, à vous aider à mieux connaître vos limites personnelles pour les faire respecter.

Il ne s’agit pas d’éviter à tout prix la confrontation ni de foncer tête baissée, mais de mesurer le danger et d’agir en conséquence :
- Ne pas modifier ses trajets en fonction d’un potentiel agresseur.
- Être préparée, mentalement et physiquement.
- Mesurer le danger :
     1. Si simple dépassement de limite : résistance, confrontation.
     2. Si agression grave : essayer de raisonner l’agresseur. Si l’agresseur semble instable et dangereux, riposter pour avoir le temps de fuir.

Connaître et poser ses limites :

Il s’agit avant tout de connaître ses propres limites.
Les limites, physiques, comme mentales, peuvent être symbolisées par une bulle qui nous protègerait et garantirait notre intégrité. Cette bulle est propre à chacune et il n’y a que toi qui puisses définir où commence ton espace et jusqu’où les autres peuvent aller avec toi.

Qu'est-ce qui me semble approprié, qu'est-ce qui me met mal à l'aise ?

Il n’y a pas de réponse universelle. Chacune doit pouvoir sentir où vont ses limites, qui peuvent varier en fonction de la situation, du moment, de la personne, de l’humeur, etc. Il n’y a que toi qui puisses définir ce qui est bon pour toi. Ça paraît évident comme ça, mais si on y réfléchit : combien de fois est-ce qu’on se dit « j’exagère, c’était pas si grave », combien de fois est-ce qu’on est confronté à une situation désagréable et on prétend qu’il ne s’est rien passé… ?
L’important est de se rappeler que comme chaque être humain, tu as une valeur. Défendre tes limites, ton bien-être et ton intégrité est votre droit, quelle que soit ta définition de l’intégrité. Tu as tellement de valeur que tu mérites d’être défendue, en tant qu’individu. Avant même de réfléchir à tes limites, il faut que tu soies persuadée que tu es un être humain de valeur.

Une femme douée en karaté qui sait frapper avec force dans un sac de sable à l’entraînement n’utilisera pas ces coups en cas d’agression si elle ne pense pas qu’elle vaut la peine d’être défendue en tant qu’individu.

(extrait du livre féministe Slå tillbaka! Riposte !)

Exercice_1

Il faut être claires : une situation qui nous semble inappropriée est inappropriée. Pour nous. Et donc mérite qu'on le fasse remarquer, pour que ça ne se reproduise pas. Ne pas réagir revient à donner le droit à son agresseur de prendre plus de place, et à normaliser ces agressions.

Il faut rappeler que malgré tout, les femmes se sont senties coupables de tout pendant trop longtemps, et qu'il ne s'agit pas non plus de se flageller pour n'avoir pas réagi à une agression. La faute est bien du côté de l'agresseur, ne l'oublions pas. En théorie, on devrait pouvoir traverser un bar entièrement nu-e sans avoir à supporter d'agression verbale ou physique, ni le "elle l'avait bien cherché".

La violence structurelle, organisée par la société, n’est pas forcément physique (violences conjugales, viols, agressions, etc.), elle peut aussi être « symbolique » (c'est ce qu'explique le sociologue Pierre Bourdieu dans son livre La domination masculine). La violence symbolique s’exerce sur les corps sans contrainte physique ni explicite, mais s’appuie pour cela sur des dispositions préexistantes, inculquées et incorporées par les hommes comme les femmes au fil du temps. L’incorporation de la domination se traduit par des usages et des tenues du corps, tant chez les hommes (s’asseoir les jambes écartées, uriner debout, démarche « la tête haute », etc.) que chez les femmes (rentrer le ventre, tenir les jambes serrées, marcher à petits pas, etc.). Certaines de ces manières de tenir le corps sont accentuées voire exigées par des vêtements contraignants (talons hauts, jupes courtes, décolletés…), mais même sans eux, elles peuvent continuer de s’imposer aux femmes tant elles restent associées à la retenue censée leur convenir.

Exemples :
- Occupation de l'espace :
Depuis la naissance, on apprend aux garçons qu’ils ont une telle valeur qu’ils peuvent prendre autant de place qu’ils le souhaitent. Aux petites filles, on apprend à s’adapter aux usages masculins de l’espace. Observer la façon dont filles et garçons s’assoient dans le bus (jambes écartées, quitte à écraser quelqu’un contre la vitre), ou marchent dans la rue (en bande : prennent tout le trottoir. Seul : marchent droit sans se soucier des trajectoires des autres). Ces pratiques ne sont pas forcément conscientes chez les hommes qui ont toujours fonctionné comme ça. C'est pourquoi leur faire remarquer permet généralement de leur faire prendre conscience qu'ils contraignent les autres, ce qui se solde généralement par une excuse polie et une meilleure répartition de l'espace.

Exercice_2

- Occupation du temps de parole et volume sonore :
De la même manière, on apprend aux garçons que ce qu’ils disent a de la valeur, et ils prennent donc plus facilement, fréquemment et longuement la parole que les filles, en classe ou par exemple en AG. Les filles qui prenaient la parole aux AG étudiantes à l’université, à peu près 1 fille pour 20 mecs, -souvent même la trésorière ou la secrétaire-, se faisaient systématiquement couper la parole, décrédibiliser ou ridiculiser (« ce n’est pas dans le bon point de l’ordre du jour », « on n’entend rien », etc.), et elles parlaient avec une petite voix fluette, de plus en plus aigüe.

Limites verbales :

- adapter sa voix à la situation.
Si la voix de tête, ou de gorge (la gentille, celle avec de l'air et de la séduction) peut être utilisée pour inviter quelqu'un à prendre un café, elle est totalement inadaptée quand il s'agit de s’imposer pour parler en public, ou de faire respecter ses limites. Il faut dans ce cas utiliser sa voix de poitrine, qui part du diaphragme et donne beaucoup plus de puissance (et de conviction) au son.

Exercice_4

- étude sur la voix :
Des chercheurs suédois ont fait l'expérience suivante : ils ont donné des casques insonorisés à des hommes et à des femmes et les ont enregistrés en train de parler. Ils leur ont demandé ensuite de parler sans le casque et ont observé que les hommes parlaient moins grave quand ils ne s’entendaient pas. Les hommes ont donc tendance à parler plus grave en public, pour se donner de l'assurance. Mais les femmes aussi, modifient leur voix : l’étude a montré qu’elles parlaient plus aigu et avec plus d’air dans la voix qd elles n’avaient pas le casque.
Cette expérience prouve que la voix peut se modifier et que ce n'est pas parce qu'on est une fille qu'on doit forcément parler aigu et doucement en public.

Exercice_3

- un homme qui agresse une femme cherche une victime facile et compte sur son silence. Contrairement aux hommes qui se font agresser généralement publiquement, les femmes se font agresser chez elles ou à l’abri des regards. La victime se retrouve seule face à son agresseur. Pour mettre fin à l’agression, il faut donc casser ce silence et faire de la résistance, avec tous les moyens possibles. L’un des moyens principaux, on y reviendra, est le langage corporel. Un autre moyen est de dénoncer / d’énoncer verbalement ce qu’il se passe pour décourager l’agresseur, signifier qu’on ne se laissera pas faire, et alerter l’entourage.

Quand on franchit tes limites (ex. dans un bus ou un bar), énonce d'une voix claire et forte les trois points suivants, en regardant l’agresseur dans les yeux :

1- Dis à voix haute ce que l’agresseur est en train de faire : « Vous êtes en train de toucher ma cuisse / regarder mon décolleté en marmonnant des trucs / me caresser la fesse gauche / de m'insulter en souriant. »
Pas : « qu’est-ce que tu fous ?! », sinon il répondra « Rien ! ». Répéter plusieurs fois calmement jusqu’à ce qu’il s’arrête. L’entourage est alerté, la désapprobation publique va gêner l’agresseur. Il faut s’entraîner pour que ces phrases sortent toutes seules le moment venu !
2- Explique ce que tu en penses : « ça ne me plaît pas / je n’aime pas ça / je trouve que c’est un manque de respect. »
3- Explique ce que tu veux : « arrêtez ça tout de suite / je veux que vous arrêtiez / enlevez votre main / changez de place / éloignez-vous de moi. »

Ces trois points sont seule façon d'éviter que l'agresseur joue avec les malentendus ("mais qu'est-ce que j'ai fait ? je ne fais rien du tout ! je pensais que ça ne vous dérangeait pas ! vous préférez que je mette plutôt ma main ici ?"), et de rendre public ce que l'agresseur essaie de garder privé.

Limites physiques :

Le langage corporel est une excellente prévention des agressions.
Ne pas se laisser marcher sur les pieds et poser clairement ses limites permet d’éviter les situations graves.


Il faut arrêter de considérer le viol comme une question sexuelle. Il ne s'agit pas d'un excès d'excitation sexuelle ni d'un problème de contrôle des pulsions sexuelles (ce qui reviendrait à considérer que les violeurs seraient des animaux), il s'agit de la volonté d'une personne d'exercer une domination, de prouver son pouvoir en franchissant les limites d'une autre et en possédant le corps de cette personne. Le viol n'est pas sexuel. Le viol est une question de pouvoir.

Les cas les plus courants de viol ne sont pas le fait d'inconnus qui surgiraient d'un buisson avec une hache, assoiffés de sexe. Cette image est le résultat d’une glorification du désir masculin, posé en besoin irrépressible, opposé à un désir féminin inexistant ou réprimé. Dans le cas du viol, le plus fréquemment, il s'agit d'une entreprise qui commence plus en amont, quand l'agresseur fait reculer peu à peu les limites de la victime, en les franchissant progressivement. Il faut donc connaître, montrer et faire respecter ses limites le plus tôt possible, avant que ça ne dégénère.

Résultats d'une étude de l'université d'Umeå en Suède
:

Des chercheurs ont mené une enquête sur les points communs entre les situations qui ont amené à un viol. Ils ont posé un tas de questions aux victimes et aux agresseurs, pour essayer de déterminer un motif récurrent.

- Aux victimes : quelle était la couleur de vos cheveux, les vêtements que vous portiez (si elles portaient ou non un string, par exemple...), vos mœurs et pratiques sexuelles avant le viol, votre consommation d'alcool, etc.
> les profils des victimes étaient extrêmement divers : grandes, petites, toute couleur de cheveux et de peau, mini-jupes ou pantalons longs, vierges, sexuellement libérées, en couple, sobres ou pas... aucune caractéristique ne s'est distinguée, il n'y avait pas de point commun entre les victimes, à part leur sexe, féminin.

- Aux violeurs : pourquoi avez-vous choisi cette femme là ?
> réponses diverses, mais un point commun : "elle avait l'air incertaine, peu sûre d'elle".

Ce qui est assez logique, finalement. Si je voulais voler un téléphone portable, je ne m'attaquerais pas à quelqu'un qui a l'air tellement sûr de lui qu'il pourrait me tuer sur place rien qu'avec son regard. Je choisirais quelqu'un qui n'a pas l'air sûr de lui, quelqu'un dont on dirait qu'il pourrait me lancer son portable dans les mains simplement pour que j'évite de m'approcher de lui tellement il a peur. Quelqu'un dont on voit qu'il est tellement mal à l'aise qu'il n'osera jamais porter plainte.

Même si on a le droit d'être peu sûre de soi, et aussi terrorisée qu'on puisse être, il ne faut pas le montrer dans les situations à risque. Parce que c'est généralement un cercle vicieux : quand on se sent vulnérable, on a l'air vulnérable, et on l'est encore plus. En revanche, quand on essaie d'avoir l'air sûr de soi, on se sent généralement un peu plus en confiance, donc on a l'air un peu plus solide, etc.

Concrètement, que faire dans une situation à risque :

- Ne pas avoir l'air incertain, peu sûr-e de soi. Quand on se sent menacé, quand on se trouve dans une situation à risque, tenir son corps droit et sur ses deux jambes, pour être stable et avoir l'air solide.

- Marcher d'un pas décidé et pas trop petit, en fixant un point un peu en hauteur pour avoir le menton volontaire. Dans une situation à risque (marcher la nuit dans un parc) éviter de se recroqueviller sur son sac à main, rester bien droite.
Note : on peut tout à fait porter une mini-jupe ou même, être complètement nue, et avoir l'air sûre de soi et de ses limites.
Remarque : les vêtements socialement considérés comme "sexy" pour une femme sont aussi ceux qui la rendent la plus vulnérable à une agression : talons hauts qui contraignent aux petits pas, jupes courtes et serrées qui rendent une course compliquée et le corps plus directement accessible, sac à main encombrant...)
Une démarche, comme une voix, ça se travaille. Pour s’entraîner, on peut se regarder marcher dans les vitrines des magasins, et apprendre à adapter sa démarche à la situation.

Savoir poser ses limites est donc un point clé, et on peut s'entraîner : à parler fermement, à marcher d'un pas décidé, à répondre aux agressions... Essayez entre vous ! Un agresseur, un agressé, inventez des situations et entraînez-vous à y répondre. Plus on est prête, moins on a de risque de se retrouver tétanisée le moment venu. Il faut s’entraîner jusqu’à ce qu’on incorpore ces techniques d’autodéfense, qu’elles deviennent des réflexes.

Mais parfois la prévention ne suffit pas, et on est obligée d’utiliser la violence pour se défendre. Il faut passer à l'autodéfense physique.

La prochaine fois, on attaque. Avec des cris et des coussins.

Posté par latoisonrouge à 15:43 - - Permalien [#]
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